L’Institut d’études stratégiques (IES) de l’Université de Lomé a organisé, le mardi 5 mai 2026, une table ronde d’un nouveau genre à la salle de conférence du centre WASCAL. Intitulée « La CEDEAO et l’AES : deux modèles d’intégration sous-régionale face au défi sécuritaire en Afrique de l’Ouest », cette rencontre a réuni des spécialistes, des chercheurs, des diplomates et des étudiants autour des enjeux sécuritaires, écologiques et géopolitiques qui traversent l’espace ouest-africain.
L’événement s’inscrit dans le cadre du cinquantenaire de la CEDEAO et a été marqué par l’innovation du format. Pour la première fois à l’Université de Lomé, l’IES a expérimenté le concept de « table ronde débat», un espace scientifique où des experts confrontent leurs analyses sans complaisance, devant un public restreint d’apprenants et de chercheurs, avant la publication de conclusions destinées aux décideurs publics.

Un format innovant pour promouvoir le débat scientifique
Dans son allocution liminaire, le directeur de l’IES, Dr Ekue Folly Gada, a présenté le projet. Selon lui, ce format répond à une urgence : « Nous faisons beaucoup de conférences, colloques et événements scientifiques, mais il n’y a pas d’approfondissement. Il n’y a pas de propositions concrètes de politique publique envoyées au gouvernement. » Il a rappelé que le véritable débat scientifique, entre pairs, sans complaisance, doit désormais remplacer les conférences-spectacles. Il a pris l’exemple de la Chine, où les scientifiques sont associés à l’élaboration des stratégies nationales sur plusieurs décennies. « C’est le défi que nous avons à travers les études stratégiques », a-t-il conclu.

Des communications de haut niveau sur les enjeux écologiques et numériques
La première communication a été présentée par le Lt-Colonel Dominic Bareremna Afelu, enseignant-chercheur à l’Université de Lomé et expert en conflits liés aux ressources naturelles. Son intervention a porté sur « les enjeux sécuritaires des aires protégées transfrontières dans le contexte de tension géopolitique entre AES et CEDEAO ». Il a démontré que l’écologie n’a pas de frontières et que les aires protégées, lorsqu’elles ne sont pas gérées conjointement, deviennent des bases arrière pour les groupes armés terroristes. Il a plaidé pour un « programme régional de veille écologique et sécuritaire » associant tous les pays, qu’ils soient membres de la CEDEAO ou de l’AES.
La seconde communication a été faite par Dr Wada Nabeelah, experte en cybersécurité au sein de Galaxy Backbone Limited (Nigéria). Sous le thème « Can Security Cooperation Survive Political Fragmentation ? Rethinking ECOWAS-AES Relations Through Digital Sovereignty and Cyber Resilience », elle a exploré les voies d’une coopération sécuritaire résiliente malgré la fragmentation politique, en mettant l’accent sur la souveraineté numérique et la cybersécurité comme nouveaux axes de dialogue entre les deux entités. Elle a souligné que la transformation numérique peut constituer un pont entre les deux blocs, si elle est maîtrisée.

La troisième communication : comprendre le terrorisme par la méthode métafactuelle
La troisième intervention a été animée par Dr Ekue Folly Gada, enseignant-chercheur à l’Université de Lomé, expert en géopolitique et relations internationales. Il a proposé une approche originale pour appréhender le phénomène terroriste : la méthode métafactuelle. Cette démarche, qui dépasse l’analyse traditionnelle des faits établis, consiste à explorer les conditions de possibilité, les récits sous-jacents et les représentations qui favorisent l’émergence et la persistance du terrorisme dans l’espace sahélien et ouest-africain.
Selon lui, les approches classiques, fondées uniquement sur l’accumulation de données factuelles, peinent à saisir toute la complexité du phénomène. La méthode métafactuelle permet d’intégrer des dimensions moins tangibles, mais tout aussi déterminantes : les imaginaires collectifs, les narrations identitaires, les frustrations historiques et les projections idéologiques. En complément des analyses empiriques, elle offre aux décideurs et aux chercheurs une grille de lecture plus fine pour anticiper les évolutions des groupes armés et concevoir des stratégies de contre-radicalisation mieux adaptées aux réalités locales.

Cette communication a suscité un vif intérêt parmi les participants, qui y ont vu un outil novateur pour enrichir la réflexion stratégique au niveau régional.
Des débats riches et une ouverture vers l’avenir
Les échanges qui ont suivi ont permis de croiser les regards et d’identifier des pistes de convergence entre les deux modèles d’intégration. Le Lt-Colonel Afelu a résumé l’enjeu en une phrase : « Même si aujourd’hui, il y a une tension géopolitique entre AES et CEDEAO, nous sommes tenus de nous entendre sur tout ce qui est enjeu écologique. Autrement, les groupes armés terroristes vont profiter de ces espaces pour nuire à notre sécurité. »

Une innovation scientifique prometteuse pour l’Université de Lomé
À travers cette première table ronde débat, l’Institut d’Études stratégiques de l’Université de Lomé ouvre une nouvelle voie pour la recherche universitaire : celle d’une science engagée, au service des politiques publiques, et d’un débat entre pairs capable de produire des connaissances éprouvées. L’IES a annoncé la tenue d’une deuxième session en juin 2026, ainsi que la publication des conclusions dans le premier numéro du Journal d’études stratégiques (JES).
Par cette initiative innovante, l’Université de Lomé confirme son rôle d’institution pionnière dans la production de savoirs stratégiques et dans la formation d’une nouvelle génération de chercheurs et de décideurs capables de relever les défis complexes de l’Afrique de l’Ouest.







